Régler ses problèmes en jouant (aux jeux vidéo)

« Il joue trop, il ne se concentre pas, il est scotché devant les écrans, il n’est pas avec nous, il ne fait pas ses devoirs… »

Ce qui se passe derrière cette citation fictive mais avec laquelle beaucoup pourraient s’identifier, c’est la scène suivante : l’enfant-adolescent devient insaisissable, quoi qu’on propose, il se dirige vers le jeu vidéo, il ne veut plus écouter l’autorité parentale, il donne l’impression qu’il tourne le dos à sa famille. On n’arrive plus à dialoguer avec lui, les temps de négociation et de discussion sont de plus en plus courts, et tout ceci généralement sans explication. On peut se sentir impuissants et épuisés de ses ressources, on commence à douter de soi-même, pourtant on a l’impression qu’on a vraiment tout bien fait et qu’il n’y a aucune raison valable quant à pourquoi son enfant s’est retrouvé obnubilé et hypnotisé par les écrans. En fait, le méchant de l’histoire, ce sont les écrans… non ?

En surface, c’est ce qui pourrait ressortir des interrogations des parents. Après tout, derrière cette scène, c’est bien l’intrus de l’histoire, le mauvais objet qui dérange et qui gêne l’entente harmonieuse à la maison. Et ce serait une conclusion qui aurait du sens, tant qu’on garde notre attention sur ce soi-disant mauvais objet, porteur de tous les problèmes et détenteur de toutes les solutions. Si on élimine le mauvais objet, plus besoin de se torturer l’esprit, la réponse à nos difficultés réside dans les jeux vidéo qui, presque dans une expérience hallucinatoire, corrompt l’esprit de l’enfant ou l’adolescent.

Reformulons la même scène fictive en question :

« Il ne mange plus à table, il s’enferme dans sa chambre, il ne dort plus la nuit, il ne nous parle plus… »

Retirons un instant l’élément perturbateur. Prenons le temps de relire l’inquiétude, et faisons le constat que nous ne parlons plus de mauvais objet, mais de signes potentiellement symptomatiques. Nous nous interrogeons sur les raisons quant à pourquoi il y a souffrance : il y a isolement social, troubles du sommeil, évitement du contact humain, refus de s’alimenter. Tant de symptômes qui nous interroge ! Que se passe-t-il ? Des bagarres, des humiliations à l’école ? Des violences à la maison, des non-dits familiaux ? Dans ce scénario, nous nous posons des questions.

Et c’est le premier point de cet article, l’idée qu’il sera beaucoup plus bénéfique à la fois pour l’enfant et pour les parents de s’interroger plutôt que de dénoncer le mauvais objet, et cela peut concerner autre chose que les jeux vidéo par ailleurs. Ce processus de prise de recul peut s’appliquer pour la consommation de drogues, les passages à l’acte, les violences physiques… Maintenant, il ne s’agit que d’un premier pas, puisqu’il n’est pas dit que nous trouvons forcément la réponse à ces interrogations. Ce premier pas sert à préserver une relation de dialogue le plus ouvert possible avec son enfant  : montrer en tant que parent que nous sommes aux côtés de son enfant, et non pas en guerre avec lui.

Je voudrais revenir sur la première scène, celle où l’enfant consacre tout son temps libre aux jeux vidéo. Pourquoi joue-t-il « autant » ? C’est souvent la première question qui peut venir, et pourquoi pas, elle est justifiable. Les parents ne trouvent pas de réponse logique et rationnelle à un comportement qui parait, sur le plan perceptible, irrationnel, voire parfois auto-destructeur. Pour cela, il faut entendre l’idée suivante, que jouer (aux jeux vidéo) est une façon de résoudre des problèmes.

Lorsque le petit enfant joue, il amène ses problèmes dans le jeu, ou il crée des problèmes, puis il finit par les résoudre tant bien que mal, par des manières aussi inventives qu’ingénieuses. Lorsque le jeune adolescent joue, il vit également une panoplie de conflits internes et personnels auxquels il doit réfléchir. Dans le contexte de l’adolescence, le jeune ado voit son corps se transformer petit à petit en un corps sexué, la poussée des poils pubiens, la croissance des os, la montée d’hormones qui génèrent des changements corporels incontrôlables… d’un point de vue biologique et corporel, il y a de quoi paniquer un peu ! C’est ce qu’on appelle le processus pubertaire, et ce processus-là est indéniablement accompagné de ses conflits internes sur le plan psychologique. Les jeux vidéo servent à trouver des réponses et à retrouver de la maîtrise, à une période de la vie où justement, l’adolescent se voit perdre de plus en plus le contrôle sur son corps et ses émotions !

La puberté, c’est un peu comme Hulk quoi…!

Les problèmes sont des conflits qui nécessitent d’être résolus. Et chercher à résoudre des problèmes est faire preuve de créativité et de vivacité, c’est montrer qu’on reste actif et animé. C’est pourquoi en ce sens, il devient essentiel de respecter le jeu de l’enfant, il ne fait pas rien, au contraire il est en pleine activité, et l’en interdire peut revenir à l’empêcher de se mobiliser davantage. Jouer est toujours signe de mouvement psychique, un enfant qui ne joue pas/plus est beaucoup plus inquiétant qu’un enfant qui joue « trop ». Cela dit, il peut être entendable que « quand c’est trop, c’est trop ! », au sens où à un moment donné, les parents ont l’attente à ce que leur enfant comprenne les enjeux du cadre et des limites, et qu’eux-mêmes ont des attentes à satisfaire (soit imposées par les autres, soit imposées par eux-mêmes). On s’interroge sur la question du cadre familial, des limites et du respect de l’autorité parentale par l’enfant ; il faut aussi se demander comment cela se fait qu’il y a une difficulté dans la communication et le respect mutuel entre enfant et parents. J’aborderai ces questions dans un prochain article.

Gardons à l’esprit que jouer seul, donc tenter de résoudre des problèmes seul, n’est pas toujours une tâche évidente ni facile, et il arrive très souvent que l’enfant recherche de l’aide extérieure. Les parents prennent un rôle particulièrement soutenant dans ces instants-là, puisqu’ils peuvent se saisir de cette opportunité pour l’accompagner dans le jeu (vidéo) et l’aider à résoudre ses problèmes ; souvent, on ne comprend pas ce qu’il se passe dans le jeu vidéo, mais tant que votre enfant sait où il va et qu’il y trouve son compte, c’est qu’il est déjà bien parti. On pourrait faire la comparaison avec l’enfant qui va au foot, à sa sortie d’école au musée, chez ses copains/copines… les parents ne manqueront pas d’opportunités pour poser toutes leurs questions, cela dans un enjeu de sécurité, mais aussi dans un but de tisser du lien. Est-ce impensable de lui demander également comment s’est passé sa partie de Fortnite, de Minecraft, de League of Legends, de Call of Duty, de World of Warcraft ? Quelles étaient les stratégies, les moments-clés de la partie, avec qui il/elle joue ? Finalement, n’est-ce donc pas  pareil pour les jeux vidéo ?

Comprenons bien que l’accompagner dans ses jeux, c’est le rejoindre dans son espace de dialogue. Si le dialogue n’est pas possible d’emblée, clairement il n’est pas vraiment question de jeu vidéo, mais bien de tensions plus denses et plus profondes, auquel cas, faire appel à une aide professionnelle extérieure peut être bénéfique. Mais dans le cas où les parents souhaitent rencontrer leur enfant dans une aire qui lui appartient, et qu’il vous accepte, c’est que le dialogue est noué ! Il faut se saisir de cette opportunité, et il faut prendre le temps de discuter tout autour de cet univers qui le concerne, autant dans ses habitudes de jeu (contexte) que dans le jeu lui-même (contenus). Jouer avec son enfant est un excellent remède et une bonne habitude pour maintenir de bonnes relations avec lui.

En fait, il est normal d’être angoissé par la pratique des jeux vidéo si nous ne comprenons pas de quoi il s’agit, comme cela va de soi pour les choses inconnues. C’est ce qu’on appelle le rapport au premier objet, ou le rapport à l’inconnu. Il s’agit de notre manière d’interpréter l’inconnu et de comment nous le vivons sur le plan émotionnel et affectif : s’agit-il d’une expérience désirable et excitante, d’un vécu angoissant et évité, de situations incomprises ? Ce qui peut être angoissant dans l’inconnu, c’est son caractère incontrôlable et imprévisible, et une manière de se défendre de cet aspect potentiellement déroutant est de le nommer et d’agir dessus afin de retrouver du contrôle.

Et en dernier temps, l’angoisse de la pratique des jeux vidéo vient également interroger le rapport aux jeux (vidéo) des parents, à savoir tout simplement si vous jouez au quotidien, si le jeu était quelque chose de bien vécu dans le passé et le présent, ou si justement le jeu avait des connotations négatives ou compliquées. Selon le rapport au jeu (vidéo) des parents, on peut avoir un regard bien différent de celui de son enfant, d’où l’importance de s’interroger sur sa relation, passée et présente, au jeu (vidéo) : cela nous donne des indices sur la réaction que des parents peuvent avoir envers la pratique des jeux (vidéo) de son enfant. C’est en faisant cet effort d’introspection et d’auto-analyse qu’on se rend compte qu’au fond, cette inquiétude initiale envers cette pratique des jeux vidéo qualifiée « d’excessive » ne se situe pas au bon endroit. On n’est pas inquiets du jeu vidéo, on est inquiets de ce qui a poussé l’enfant à s’isoler de sa famille et/ou de ses amis. Et vous ? A quoi jouez-vous ? Quelles sont vos stratégies de jeux, vos astuces, vos jeux préférés et détestés ?